Qu'il ait muté ou que son triomphe planétaire lui ait permis de laisser libre cours à sa nature profonde, le capitalisme, dont les acteurs principaux ne sont plus mus que par des objectifs purement financiers, au détriment des projets entrepreneuriaux et a fortiori des considérations sociales, est devenu totalitaire. Face à un tel système, il ne s'agit plus de chercher des ajustements. Mais de retrouver la force de l'abattre dans une démarche qui ne peut être que politique, donc culturelle et spirituelle.
Qui a écrit ceci ? " Le capitalisme moderne est organisé comme une gigantesque société anonyme. A la base, trois cents millions d'actionnaires contrôlent la quasi-totalité de la capitalisation boursière mondiale. Souvent d'âge mûr, de formation supérieure, avec un revenu relativement élevé, ils confient la moitié de leurs avoirs financiers à quelques dizaines de milliers de gestionnaires pour compte de tiers dont le seul but est d'enrichir leurs mandants. Les techniques pour y parvenir s'appuient sur les règles du "gouvernement d'entreprise" et conduisent à des exigences de rentabilité excessives. Elles transforment les chefs d'entreprises en serviteurs zélés, voire en esclaves dorés des actionnaires et polluent de pure cupidité la légitime volonté d'entreprendre. Ainsi le capitalisme n'est pas seulement le modèle unique d'organisation de la vie économique mondiale : il est devenu "total" au sens où il règne sans partage ni contre-pouvoir sur le monde et ses richesses. "
Des « outils de régulation » pour faire tomber la fièvre
Qui a écrit ceci ? Jean Peyrelevade (1), associé gérant de la banque d'affaires Toulouse et associés, ancien président de Suez, de l'UAP, du Crédit Lyonnais, après avoir été directeur de cabinet de Pierre Mauroy de 1981 à 1983 lors des nationalisations qu'il supervisa - sans, dira-t-il plus tard, être convaincu qu'elles étaient nécessaires - et rallié à François Bayrou lors de la campagne présidentielle de 2007. C'est dire si Peyrelevade, qui enseigna aussi l'économie à Polytechnique, connaît la question ... mais n'y apporte pas de solution, prisonnier qu'il est des schémas conventionnels et d'une abdication de la volonté commune à la caste à laquelle, quoi qu'il dise, il appartient.
On peut gloser à l'envi, comme le fait Jean peyrelevade ou comme l'a fait avant lui Michel Albert (2), ancien commissaire général au Plan, sur la consubstantialité ou non de la financiarisation de l'économie avec le capitalisme des origines - et nous ne nous privons pas de l'évoquer dans ce numéro -, il apparaît aujourd'hui, alors que " nous sommes entrés dans l'ère du capitalisme triomphant ", que ce débat, passionnant pour l'histoire des idées, n'a pas grand sens pour définir le combat à mener et peut même être paralysant.
Quand bien même s'agirait-il d'une dérive, quand bien même admettrait-on que le "capitalisme rhénan" avait ses vertus, que le système par lequel les actionnaires cherchaient à s'enrichir au moyen du développement des sociétés qu'ils contrôlaient, et non par ce " nomadisme financier" qui fait acheter et vendre des titres sans autre souci que celui de la rentabilité maximale et rapide, un fait est là et bien là : ce "capitalisme à la papa" est mort et bien mort, et rien ne parviendra à le ressusciter, quels que soient les " outils de régulation" que, de Nicolas Sarkozy à François Bayrou en passant par le courant " moderniste " du Parti socialiste, chacun promet de mettre en place pour rendre l'oppression, non même pas moins douloureuse, mais moins insupportable sur les plans politique et moral.
Le « syndrome de Stockholm » est dans les esprits
Si le totalitarisme est bien un système qui se caractérise par l'exigence de soumission complète des individus " à un ordre collectif qui fait régner un ordre dictatorial ", force est de reconnaître que nous sommes sous l'emprise d'un système totalitaire. Pour paraphraser une formule célèbre: tout est dans le capitalisme, rien n'existe en dehors du capitalisme. Ce qu'on peut aussi bien traduire, pour essayer de concevoir une forme de résistance, par : tout est dans le matérialisme, rien n'existe en dehors du matérialisme. Clamer : "Nos vies valent plus que vos profits! " n'a pas de sens sans une volonté de rupture avec le matérialisme, ce dont les tenants de ce slogan sont à l'évidence incapables.
Le pape Jean Paul II avait fort bien prédit dans l'encyclique Centesimus annus (1991), publiée, deux ans après la chute du Mur de Berlin, pour le centenaire de l'encyclique Rerum Novarum, ce qui allait advenir : " Il y a un risque de voir se répandre une idéologie radicale de type capitaliste qui refuse jusqu'à la prise en considération des besoins humains comme tels, admettant a priori que toute tentative d'y faire face directement est vouée à l'insuccès, et qui, par principe, en attend la solution du libre développement des forces du marché. " C'est en effet ce qui se passe: la seule opposition tolérée est celle qui accepte de se manifester au sein même du système, en a intégré les règles et fait mine d'intervenir - à la marge - en continuant à croire aux vertus autorégulatrices d'un marché planétaire dont elle profite par ailleurs.
Penser, comme Peyrelevade et tant d'autres, que le système va trouver en lui-même " les freins à sa course ", est une ineptie en même temps qu'un pathétique aveu d'impuissance. Une ineptie, que l'on pourrait relier au syndrome de Stockholm, car cela revient à ce que les victimes s'en remettent en quelque sorte au biorythme de leur bourreau ; il me fait mal, très mal, mais bientôt il serrera mon cou moins fort ... Un pathétique aveu d'impuissance car, si l'on admet cette logique, qui n'est en fait qu'un postulat en guise d'espérance, il n'y a rien d'autre à faire qu'attendre - et, tant qu'à faire, attendre confortablement en essayant d'engranger.
Le temps paraît loin où le chancelier social-démocrate allemand Helmut Schmidt pouvait dire: "Les profits d'aujourd'hui sont les investissements de demain qui créeront les emplois d'après-demain. "Les profits d'aujourd'hui, en ce début de XXI' siècle, sont pour l'essentiel prélevés sur les investissements présents et futurs, au détriment des emplois futurs et présents.
Des êtres de culture transformés en consommateurs
Le capitalisme est-il contre les peuples? A l'évidence. Il est contre les peuples par quelque bout qu'on prenne la question. Il est contre les peuples car il est contre les Etats qui sont autant de barrières à la libre circulation des capitaux, des biens et des hommes, dans un ordre qui varie selon les nécessités en investissements, en commerce et en main-d'œuvre.
Il est contre les peuples car il ne prospère que par l'atomisation de tous les peuples en individus, préalable à ce que ceux-ci ne soient plus que des consommateurs, de telle sorte, là encore, qu'il soit parvenu à transformer un être de culture en simple acteur - et en acteur seulement, voire en figurant qui paierait pour tenir son rôle - d'un jeu de rôle qui a pour nom le marché.
" Plus encore que tel ou tel aspect de la pratique libérale, ce qui pose le plus problème aujourd'hui, expliquait le philosophe Alain de Benoist en 1994 dans une analyse qui a gardé, hélas, toute sa pertinence (3), c'est que cette pratique, au-delà même des solutions qu'elle propose, a induit une obsession économiste qui empêche l'immense majorité de nos contemporains de s'interroger sur la finalité de leurs entreprises et le sens même de leur présence au monde. Un ordre social communautaire est certainement des plus souhaitables. Mais cet ordre social n'aurait guère de raison d'être si son instauration ne s'accompagnait pas d'un renversement radical dans l'ordre des valeurs et des représentations. ( .. ) L'activité économique, efficiente ou non, ne donne que des moyens. En régime capitaliste libéral, ces moyens prennent une telle importance qu'ils finissent par obscurcir les raisons de vivre. Le libéralisme, de ce point de vue, est bien une idéologie insensée. "
" Insensée ", au sens propre, c'est-à-dire dépourvue de sens. C'est ce sens qu'il importe de retrouver, pour se libérer d'une oppression qui est d'abord mentale, au lieu de continuer à chercher une issue à l'intérieur d'un système qui, par définition, n'en comporte aucune.
. Bruno Larebière Le Choc du Mois : octobre 2007
1. Le Capitalisme total, Seuil et La République des idées, 2005,
2. Capitalisme contre Capitalisme, Seuil, 1991.
3. Reproduit dans Alain de Benoist, C'est-à-dire, voL 2, Association des amis d'Alain de Benoist, 2006.
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Très intéressant développement !
"(...) retrouver la force de l'abattre dans une démarche qui ne peut être que politique, donc culturelle et spirituelle. (...)"
A méditer !
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Très intéressant développement !
"(...) retrouver la force de l'abattre dans une démarche qui ne peut être que politique, donc culturelle et spirituelle. (...)"
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