Il n'est de capitalisme qu'amoral
" Moraliser le capitalisme financier " : tel est un des devoirs que s'est assigné Nicolas Sarkozy. Comme George W. Bush après le scandale Enron. Parce que la morale et la justice l'exigent? Non, parce que la survie du capitalisme dépend de son aptitude à faire mine d'être à l'opposé de ce qu'il est: amoral. Intrinsèquement.
Le capitalisme donc, telle la République de Montesquieu et de Robespierre, ne saurait vivre sans vertu. Chez Sarkozy, ce thème est présent dans les grands discours de la présidentielle, rédigés on s'en souvient à la truelle et en style jauresso-péguyste par un gaulliste de gauche, Henri Guaino (1). Le 29 avril 2007 à Bercy, le candidat du patronat martelait: " L'héritage de Mai 1968 a introduit le cynisme dans la société et dans la politique. Voyez comment le culte de l'argent roi, du profit à court terme, de la spéculation, comment les dérives du capitalisme financier ont été portées par les valeurs de Mai 1968 (. . .) Voyez comment la contestation de tous les repères éthiques a contribué à affaiblir la morale du capitalisme, comment elle a préparé le terrain au capitalisme sans scrupule des parachutes en or; des retraites chapeaux, des patrons voyous. " Guaino aurait pu ajouter : " et des appartements sous évalués sur l'île de la Jatte ", mais il devait manquer de place.
Un système ni moral ni immoral mais fondamentalement amoral
On peut trouver les mêmes envolées dans une tribune des Echos du 13 février 2007, deux mois avant Bercy, sous la plume du même Guaino. Titre: "Le capitalisme peut-il être moral? " l'auteur répond en substance qu'il le peut, mais encore qu'il le doit: "La moralisation du capitalisme est la condition de sa survie sociale et politique".
Posons-nous la question : en parlant de " moralisation ", et non simplement de régulation, Guaino et Sarkozy ont -ils toute leur tête(2) ? Car enfin, qu'est-ce que le capitalisme ? Un système économique qui, selon le Dictionnaire de L' Académie française, est " fondé sur la propriété privée des moyens de production et caractérisé par la recherche du profit, l' initiative et la concurrence ". Une pure mécanique, donc, qui n'a jamais carburé à la morale, mais à l'instinct : instinct humain de possession matérielle, de jouissance, désir de dépasser en bien-être ses contemporains le capitalisme n'est, en conséquence, ni moral ni immoral mais fondamentalement amoraL
Guy Sorman le frétillant apôtre du libéralisme économique en France, est beaucoup plus clair et beaucoup plus honnête que Guaino quand il définit historiquement le capitalisme comme une piraterie institutionnalisée ; "Les fondateurs des grandes dynasties capitalistes du XIII' siècle à nos jours ne furent pas mus par un sentiment moral, mais par une rage d'accumulation primitive du capital: la piraterie, la traite des esclaves, l'exploitation sous toutes ses formes, la contrebande, le marché noir: le trafic d' influence. le commerce de la drogue se retrouvent fréquemment à la source de grandes compagnies. "(3)
Sorman connaît, lui, les classiques du libéralisme, en particulier les théories utilitaristes de Bentham et Mill : dans des circonstances différentes, un même acte peut être moral ou immoral selon que ses conséquences sont bonnes ou mauvaises. Ce qui compte, c'est la quantité globale de bien-être, pas la façon - morale ou non - dont ce bien-être est produit " Ceci, écrit encore Sorman qui enfonce amoralement le clou, conduit à porter un regard neuf sur l' extension possible du capitalisme sur des terres vierges, comme la Pologne, la Russie, la Turquie, la Colombie. Dans le monde ex-communiste, des apparatchiks se reconvertissent en entrepreneurs capitalistes, des mafieux blanchissent les fonds du crime ou de la drogue, à l'occasion des privatisations ; en Turquie, en Amérique latine, des industries, mais aussi des hôpitaux et des universités s'édifient grâce au recyclage de l'argent de la drogue. Condamner la reconversion des nomenklaturas, des mafieux et des narco-trafiquants en entrepreneurs capitalistes serait moralement justifié. Mais ne serait-ce pas économiquement désastreux? Constatons que la réprobation morale vient de l'Occident, mais que les gouvernants de ces nations au capitalisme naissant ont adopté une position non éthique et pragmatique.(4)
Il faut relire deux ou trois fois ces phrases fascinantes, L'important, c'est de réussir : principe capitaliste fondamental, La normalisation sanctionne toujours le succès, quelle que soit son origine, Balzac a, du reste, tout dit là-dessus dans sa Comédie humaine.
Rendre acceptable l'ordre marchand qui régit le monde
Enfin, observons l'Histoire : si la colonisation fut justifiée par les politiciens bourgeois lorsqu'il s'agissait de disposer de débouchés et de charbonnages, la décolonisation devint " évidente" et conforme au sens de l'Histoire lorsqu'il fût avéré que les colonies coûtaient plus cher qu'elles ne rapportaient. L'immigration est devenue " indispensable" lorsque les capitalistes ont réclamé à grands cris un prolétariat de rechange, Et lorsque l'on s'est aperçu que les immigrés transféraient décidément trop d'argent dans leurs pays d'origine, on a inventé le regroupement familial pour les inciter à plus de patriotisme de consommation,
La " morale" du capitalisme se résume à produire en permanence une éthique d'autojustification provisoire, La cause est entendue : on ne castre pas un tel système comme l'on castre chimiquement un délinquant sexuel. Faire croire, un seul instant, que le capitalisme puisse relever d'une quelconque " moralisation ", participe soit de l'inculture, soit de l'imposture intellectuelle,
Comment expliquer, alors, les déclarations de Bush et de Sarkozy ? Relisons la phrase de Guaino dans Les Echos: " La moralisation du capitalisme est la condition de sa survie sociale et politique. " Survie sociale et politique: il n'est plus ici question de bien-être ou de morale mais bien de pouvoir, Ce qui affaiblit le libéralisme discrédite dans l'opinion publique l'ordre marchand qui régit le monde, C'est cela, et seulement cela, qui est inacceptable pour des libéraux tels que Bush ou Sarkozy,
Homère brocardait déjà « le Phénicien âpre au gain »
Le libéralisme, écrit Alain de Benoist, est " la doctrine par laquelle la fonction économique s'est émancipée de la tutelle du politique- et a justifié cette émancipation "(5) Cette doctrine libérale d'autonomisation de la fonction économique, conjuguée au mythe du progrès, a permis historiquement à la bourgeoisie de rejeter le peuple et l'aristocratie, seuls producteurs traditionnels de sens, aux lisières de l'Histoire réelle.
Si l'on se réfère à la tripartition fonctionnelle indo-européenne, on y trouve une construction formée de ceux qui prient, de ceux qui combattent et de ceux qui travaillent mais pas ceux qui négocient. Benveniste le fait remarquer dans son Vocabulaire des institutions indo-européennes: dans la plupart des langues qu'il étudie, les affaires commerciales n'ont pas de nom : on ne peut les définir positivement. Business, en anglais, signifie " affaires ", Mais quelles affaires ? Le grec askolia et le latin negotium traduisent simplement " le fait de n 'avoir pas de loisir ", On est là en face d'expressions négatives,
Homère, dans l'Odyssée, brocardait déjà " le Phénicien âpre au gain" : le commerce, " les affaires " n'ont pas de place dans la structuration symbolique et transcendantale de la société occidentale traditionnelle, Le négoce, coupé de toute spiritualité et de tout rôle dans la mise en ordre du cosmos, ne peut donc être producteur ni de sens, ni a fortiori de morale, Sans une machine de guerre comme le libéralisme philosophique, le capitalisme amoral en tant que système n'est pas, on l'a vu, structurellement en mesure d'accoucher de mythes rassembleurs. Ce n'est pas sa fonction.
On saisit du reste pleinement cette stérilité en partant de la définition pénétrante que fait l'économiste autrichien Josef Schumpeter du capitalisme: " un processus de destruction créatrice ". C'est-à-dire une dynamique régulière d'anéantissement des moyens de production et des savoir-faire dépassés, emportés par la marche de la technique et de l'innovation, qui elles-mêmes, en inventant de nouveaux produits, de nouveaux modes de production, de nouveaux procédés, génèrent des emplois, de la valeur, sur des bases et dans un environnement en permanence transformés,
Le capitalisme, éternellement retrempé dans la peine des hommes et la mort des traditions se recrée donc éternellement lui-même, mais cette machine à recycler l'éphémère demeure étrangère aux permanences, le capitalisme libéral dégage de la valeur, mais pas de valeurs. Il affirme le règne de la quantité mais se refuse à décrypter les signes des temps. "Ce n'est pas sans raison, écrit de Benoist, que Max Weber reprochait à la bourgeoisie son esprit "non historique et non politique:" et qui lui déniait toute capacité proprement politique. "
En raison même de ce handicap, il eut été juste que dans un monde régi selon la tradition, le politique exerçât pleinement une tutelle absolue sur l'économique, Mais depuis la Révolution française, la bourgeoisie s'est justement accaparée la sphère politique, la réduisant au rôle de servante de l'économie, D'où la conclusion de Weber: " Le véritable fond du problème de politique sociale n'est pas une question qui concerne la situation économique des gouvernés, mais la qualification politique des classes dominantes et montantes.." (6) Si le citoyen n'a plus aucune confiance dans le politique, c'est que ce dernier a fait siennes les non-valeurs bourgeoises : individualisme, mépris envers les humbles, course au profit, grossièreté et mépris de la culture, dîner au Fouquet's et bronzing sur yacht privé".
Au pouvoir, les dignes commis des maÎtres du capital
C'est bien là l'explication des appels empressés de Sarkozy et consorts à "moraliser" le capitalisme: l'ordre libéral et bourgeois, foncièrement anhistorique, ne doit et ne peut à aucun prix être remis en cause, même s'il faut pour cela proclamer de temps en temps sans y croire que le système peut être humanisé. Pendant ce temps, à rebours du souhait de Nietzsche, continue à se former en Occident une classe desclaves interchangeables sans que ne se constitue une quelconque noblesse.
Lors de la première expansion capitaliste moderne en Occident, Erasme, symbole de l'humaniste de la Renaissance, observait avec effarement " cette race très folle et très sordide, celle des Marchands, qui exercent un métier fort bas et par des moyens fort deshonnêtes. Ils mentent à qui mieux mieux se parjurent, volent, fraudent, trompent...(7) " Toutes qualités sympathiques dont nos responsables publics, en dignes commis des maîtres du capital, font logiquement preuve en ce XXI' crépusculaire de manière à rendre possible, avec constance et application, cet oxymore absolu qu'est la politique de la marchandise.
Bruno Wieseneck Le Choc du Mois - Septembre 2007 -
1. Henri Guaino ou le paradoxe du nègre ", in Le Choc du mois n°10, mars 2007.
2. Pour G.W., la question est inutile.
3. Gui Sorman. Capitalisme et Morlae, revue Crises n°1:" La société malade du moralisme ", 1994.
4. Ibid.
5. AIain de Benoist. " L" erreur du libéralisme ". in Les Idées à l'endroit, éditions libres-Hallier, 1979.
6, Cours inaugural de mai 1895 sur " LEtat national et la politique économique ". cité par A de Benoist dans" L Elite? ". in Les Idées à l'endroit.
7. Eloge de la folie.
L'imposture intellectuelle de Sarkozy
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