Un Dictateur - Un Pontife
Le fascisme a, depuis un an, transformé les conditions politiques, économiques, sociales et même internationales de la vie italienne. En ces jours où de grandes fêtes commémorent la marche des fascistes sur Rome, l'an dernier, en ce mois d'Octobre, l'attention se fixe, de nouveau, sur le chef et l'homme d'Etat qui fut l' auteur de cette transformation d'un pays par redressement du sentiment national. Notre excellent confrère, Henri de Noussanne, qui, il y a quelques jours, eut l'occasion de s'entretenir, à Rome, avec Benito Mussolini au palais Chigi et fut reçu au Vatican par S.S. le pape Pie XI, nous donne du dictateur italien et du Souverain Pontife deux portraits expressifs qu'il était intéressant de rapprocher dans les circonstances présentes.
I LE JOURNALISTE DICTATEUR
J'étais à Rome, récemment. J' ai vu de prés quelques-unes des principales personnalités romaines. Il m'a été permis de m'entretenir avec elles. Deux figures se détachent de mes impressions et les dominent. Chacune, en sa condition, commande souverainement. Je finirais par la plus haute: celle du prince dont le royaume n'est pas de ce monde.
Au-dessous de Pie XI, entre le roi et le peuple italien, comme entre l'Italie et les autres nations, un nouveau venu s'est imposé. Le nom de Benito Mussolini est connu, aujourd'hui, de la terre entière.
C'est incroyable! L'Italie a passé, du soir au matin, aux mains d'un homme, perdu, la veille, dans la masse, d'où il n'émergeait que pour s'enfoncer, puis reparaître, chaque fois plus violemment nié, opprimé, attaqué, déchiré! Se jouant soudain des périls et des obstacles, il a jailli de la base au sommet de l'Etat.
Des admirateurs enthousiastes ont dit: "C'est un nouveau Bonaparte." Mais Bonaparte avait derrière lui les Pyramides. La comparaison ne tient pas. Encore moins l' explication du scepticisme désobligeant: "C'est une aventure!..." Tout et rien n'est aventure, ici-bas. La destinée d'un homme, quel qu'il soit, s'accomplit normalement. Il était écrit que Benito Mussolini devait être dictateur. Les circonstances l'ont pris dans la région la plus naturellement pénétrée des destinées romaines; en un milieu pauvre, mais sain, altruiste, probe, courageux; sur un sol qui parle fortement à l'esprit et au coeur; sous un ciel si chaud et si pur que la pensée s'y embrase d'idéal. Elles ont ouvert, sous ses yeux, le livre de la vie et de l'expérience des jours amers. Elles l'ont conduit par un chemin rude et sauvage,
Il cammino alto e silvestro...
Et, à défaut de Virgile, cet autodidacte avait, pour le guider, l'ombre de sa patrie; mieux encore, l'ombre de l'hummanité. Aux portes de l'enfer terrestre, ni les vices qui dévorent, ni, plus avant, les démons qui torturent n'eurent de prise sur lui. Il avait une foi d'apôtre. Il croyait en sa mission éducatrice et salvatrice. Et, comme il ne savait rien et qu'il avait tout à dire, et, pour le dire, tout à apprendre, il se fit journaliste.
Le quatrième pouvoir triomphe en lui. On n'y prend pas assez garde. M.Mussolini a été directeur de journaux avant d'être directeur de Directoire. D'autres sont arrivés au gouvernement par le journalisme. S'il fallait un exemple illustre, on citerait M.Clemenceau. Du reste, quantité d'influences politiques émanent chaque jours des influences de presse. Mais on n'avait pas encore vu l'écriture, aidée ici de l'éloquence, se substituer au sabre pour conquérir tout un peuple et saisir en maîtresse absolue les rênes du char de l'Etat.
En cet évènement, inconnu des siècles antérieurs, se concrétise la puissance illimité de la presse dans la société contemporaine.
Lorsqu'on veut comprendre M.Mussolini, il faut donc le considérer sous l' angle du journalisme. C n'est ni l' "instituteur", ni le "socialiste", ni le "condotierre" qui apparaissent dans le président du Conseil, ministre des Affaires étrangères, chef du "fascisme": c'est un parfait journaliste.
Dès qu'il se lance dans la carrière, le sens de l'actualité se double, en lui, du sens de l' action; le don d' immagination, du don de création; le goût d'observation, du goût de vérité; la passion de juger, de la passion de justice; la conscience de la responsabilité, de la conscience du bien. D'échelon en échelon, il arrive à cet amour du métier qui n'est plus qu'une expression de l'amour des hommes, par le désir de les guider, de les secourir dans le pénible chemin de la vie.
Ainsi s'explique Benito Mussolini, rédacteur, à Trente, au lendemain de son service militaire, au Popolo, de Cesare Battisti; puis, un peu plus tard, en Romagne, fondateur de la Lotta di Classe; collaborateur et animateur au Pensiero Romagnolo, à la Libertà; ensuite, directeur, à Milan, de l'Avanti; enfin créateur d' Il Popolo d'Italia et inspirateur de quantité d'autres feuilles. Le politique n'est que le résultat du journaliste.
Quand on entre au palais Chigi, nouvelle Consulta d'un gouvernement nouveau, on songe aux réflexions que peut faire, à part soi, Benito Mussolini, en se voyant où il est. Chaque jour, - lorqu'au fond de la coupe du succès il arrive à l' inévitable lie,- sa pensée ne va-t-elle pas vers la "mamma" et le "padre" si chers à son enfance? Ne va-t-elle pas aussi vers la digne et simple femme, mère de ses trois enfants, et qui a tenu à rester à Milan, loin de Rome et de la Cour?...
Le vrai Mussolini, celui qu'on ne distingue pas facilement, est un Mussolini familial. Il doit tout au foyer domestique. Il fut sa force. Sa mère et son père, vivants ou morts, l' inspirèrent dans ses jours de lutte. Pour sa femme et ses enfants, incarnation première, à ses yeux , de la famille et de la patrie, il a voulu être ce qu'il est. C'est à eux qu'il pensait d'abord, quand il se dévouait à défendre le peuple et l' Italie. Puisse-t-il ne les oublier jamais! On a parlé de le faire duc... Il est né prince romagnol. Il ne saurait avoir de plus beau titre.
Taine eût étudié avec délice cette forte personnalité, sortie de la vieille Romagne. L'influence du milieu la gouverne. Les beaux raisonnements de la Philosophie de l'Art concordent ici avec ceux de la philosophie de l'histoire des Origines. Une terre ardente où le christianisme s'érige, vainqueur, sur les ruines du culte des anciens dieux, a enfanté cet homme héroïque et mystique, car tel il fut, dès ses jeunes ans; et tel, au fond, il est resté. L'âme de Benito Mussolini est un chaînon qui fait suite à toute une chaîne de montagnards, issus d'un sol très anciennement volcanique et, comme lui, pacifiques jusqu'au moment du réveil du feu caché. Pour ajouter à sa trempe naturelle, elle fut comme forgée sur l'enclume d'un père, aussi laborieux forgeron que socialiste convaincu. Préparé de la sorte, le fils d'Alessandro Mussolini devait être d'un métal qui ne saurait rompre. Si éprouvé qu'il soit, il gagne en résistance à chaque épreuve.
La première fut la pauvreté. A son école, il se révolta contre l'injustice d'une société qui lui parut égoïste, cruelle et sans grandeur, au mépris sacrilège d'un illustre passé. Instruit par une mère vaillante, maîtresse d'école consciencieuse et aimée, il apprit d'elle, en même temps que la tendresse et la piété, l'histoire de sa nation. A douze ans, il s'enfermait dans une chambre et prononçait pour un peuple imaginaire des discours enflammés. Il évoquait les ombres des Gracques; il appelait Spartacus; il rêvait d'un nouveau destin pour sa patrie. On le vit préférer la solitude aux jeux de son âge et s'égarer, les yeux sur un livre, vers les sommets déserts d'où la Romagne tragique se découvrait à ses regards. Puis, arrêté, il cherchait au loin des fumées de Ravenne, de Rimini et d'autres cités fameuses. Leur puissance médiévale renaissait pour lui, entre les collines et la mer.
Au collège, Benito prépara son entrée à l'école d'enseignement primaire.De cette école, il sortit à dix-huit ans, apte à instruire les enfants du peuple. Il était, dès lors, un être tout de vie intérieure, de vie explosive, un concentré, un solitaire.
Benito Mussolini, se développant par la réflexion, la souffrance et l'étude, hors des voies normales, va dépasser la commune mesure. Il étonnera, il heurtera les "officiels". Devenu homme d'Etat, il sera d'abord gêné à leur approche et il les gênera. Mais il a tant de ressources qu'avec rapidité il s'adapte, il évolue. Tout de même, il est ce que la vie l'a fait: l' Uomo Nuovo, - l' "Homme Nouveau", dit l' Italie.
Prédestiné, en vérité, et voué à l'épreuve, il étouffait dans les règles et les méthodes de l'enseignement primaire. Il s'évada, il s'exila. Il voulait courir le monde. Sa mère s'effrayait; il la rassure. Il part pour Lausanne. Au moment où il arrive en Suisse, riche de deux lires et de sa jeunesse, on vient d'arrêter son père, accusé d'avoir excité le peuple à l'assaut des urnes, en temps d'élection. Crime affreux, s'il en fut sur la terre. Ne pas croire au suffrage universel, à sa sincérité, à son génie, abomination! De ce drame, Benito ne fut que plus fortifié dans ses desseins d'iconoclaste. En attendant son heure, il gagna sa vie comme il put: manoeuvre ici, professeur autre part. Chemin faisant, il apprenait l'allemand et se perfectionnait dans le français au point de pouvoir l'enseigner. Avec cela, toujours réaliste et mystique à la fois, comme les grands saints, et, lancé dans l'action, intrépide comme eux.
Un jour, au théâtre, à Genève, il veut entendre Jaurès, alors dans l'éclat de son verbe et de sa réputation. Le célèbre orateur avait choisi ce thème: "Jésus-Christ", -simplement. Il parle, il parle, il parle. Succès monstre. Mais un jeune homme au teint mat, la face énergique et tendue, se lève:
-Je demande la parole.
Tumulte. Protestations. A la porte!
-Je demande la parole. Je dis que j'ai le droit de parler, et je parlerai... Et je parle!
Et Benito Mussolini parla.
Il était à Marseille, quand il dut rentrer en Italie, appelé par l'obligation du service militaire. A la vérité, il renta plus vite qu'il n'eût voulu. Il s'était mêlé d'une grève. Nous l'expulsâmes, pour l'incandescence de ses opinions sociales. Le voilà bersaglier à Vérone, où, de Roméo et Juliette, il fut conduit à se passionner pour Shakespeare. Je crois qu'avec Henri Heine, les écrivains de la Révolution, les romantiques français, les poètes et historiens du Risorgimento, on a les textes qu'il possède le mieux. J'oubliais Dante et Carducci qui sont de l'intimité de sa pensée, ainsi que les anciens classiques latins auxquels il s'est tendrement initié, servi par une mémoire prompte et fidèle.
Soldat, il eut le loisir de méditer.C'est la meilleure façon de s'instruire. De tout temps, Benito Mussolini "a fait oraison" à sa manière, et maintenant plus que jamais. Il sortit de l' armée, porté d'avantage vers la solitude. Ce fils de montagnards romagnols, en s'éloignant du bruit des armes, aima le silence comme un Alfred de Vigny. C'est à ce moment que se dégage de sa conscience l'idée précise du dévouement aux traditions essentielles.
Cette foid, le chemin de l'oeuvre suprême, le salut de l'Italie, s'ouvre devant lui. Son apostolat s'élargit par la presse. Il a fondé la Lotta di Classe. Il ne va plus cesser de combattre pour le triomphe de ses idées. Emancipatrices des masses opprimées, éprises de progrès moral, passionnées de noble équité, elles sont comme une flamme violente et généreuse qui s'élève bien au-dessus des torches incendiaires des meneurs d'une révolution. Persécuté, emprisonné, il est plus fort après chaque blessure reçue dans la bataille. Il s'entraîne ainsi à la suprême épreuve que le sort lui réserve: celle de la guerre.
Elle éclate. Il a été contre les excès du socialisme italien; il l'a dégagé de ses bas instincts; il lui a donné une spiritualité; il a soutenu qu'il le fallait sincère et au grand jour; il en a exclu la franc-maçonnerie. Il le veut à présent au premier rang du combat; il entend que, libérateur du peuple, il commence par libérer sa terre envahie. Son prestige sur les masses est tout dans une ascension constante vers des sommets moraux.
Quand il quitte l'Avanti pour fonder Il Popolo d'Italia, il est déjà un chef d'idéal que son pays a distingué. Il est l' apôtre d'un nouveau Risorgimento qui exige l'unité de la patrie, l'honnêteté dans les affaires, l'économie dans les finances, l'activité féconde au pouvoir.
La guerre l'a jeté contre les neutralistes, les partisans des empires centraux. On l'accuse d'être vendu à la France. En Italie comme ailleurs, on est prompt à taxer de vénalité l'homme qui suit une route indépendante... Ses ennemis soulèvent un auditoire immense contre lui à Milan. On le hue, on l'insulte, on le menace. Superbe et dominant la fureur populaire, il riposte:
-Voi oggi mi odiate perchè mi amate ancora!
Vous me haïssez aujourd'hui parce que vous m'aimez encore!
Voilà un de ses mots qui ont fait son triomphe. Ils viennent à de l'âme et vont à l'âme. Sa carrière de journaliste et d'orateur en abonde. Sa phrase est chaude et colorée. Points d'ornements superflus. Sa parole écrite ou parlée sert une pensée droite et rapide. Sa force est dans sa conviction. On aimerait à citer des exemples, mais la place est mesurée. Contentons-nous de dire que, si le style est l'homme, le sien est tout d'élans qui viennent du plus profond de l'être.
Dès qu'en 1915 l'Italie part en guerre, il veut devancer l'appel de sa classe et s'engager. On le repousse. Il se démène et le voilà simple soldat au 11e bersaglieri. Il se fait envoyer sur l'âpre Carso, dans les tranchées de neige, sous le bombardement féroce. Le reste, on le sait. Deux fois enseveli, cinq blessures, modèle de stoïcisme, ce révolutionnaire et ce père de famille a fait un merveilleux soldat.
Dirai-je, en passant, qu'on a pas toujours rendu à l'armée italienne l'hommage que méritait son héroïsme dans sa lutte effroyable, sur les hautes, glaciales et périlleuses défenses de l'Isonzo et du Piave? On a beaucoup plus parlé de Caporetto que de Vittorio Veneto. On s'est étendu sur les défaitistes; mais un Mussolini qui, dans la déroute, rallia ses camarades, les enflamma du feu qui le brûlait et prépara le sursaut qui sauva son pays, on l'a peu ou mal connu, ainsi que tant d'autres Italiens qui, pas plus que lui, aux heures terribles, ne desespérèrent de leur patrie.
Désormais, la victoire obtenue, Benito Mussolini ne voit plus qu'elle. Il lui demeure éperdument fidèle. Il a compris où est l'avenir du peuple italien, un moment égaré par l'esprit ennemi et l'infection bolchevique. En face du désordre, il dresse l'ordre, sans reculer devant la répression, si rude qu'il faut qu'elle soit. Autour du "faisceau" symbolique, les anciens combattants, la jeunesse, les intellectuels se sont groupés à son appel. Le bolchevisme est vaincu; l'Italie est sauvée.
Douze mois sont passés depuis la marche sur Rome pour chasser du pouvoir un gouvernement débile, prisonnier de formules désuètes. Tout de suite, où Lénine, haineux, a été incapable de reconstituer, Mussolini, équitable, a réédifié. Le calme s'est rétabli. La confiance a pu renaître. Quoi qu'il arrive, il a fait ceci: il a arrêté, d'une main de fer, l'Italie penchée sur l'abîme, prête à tomber, et il l'a redressée.
Il est le premier à savoir que se fut seulement le début d'une tâche gigantesque. Patiemment, ardemment aussi, son énergie la continue. Qu'il vive, qu'il dure, qu'il trouve les hommes nécessaires à ses projets, et l'Italie doit voir s'accomplir le destin qu'elle a conçu en l'écoutant: être un grand peuple, jeune, fort, généreux, ressucité des cendres du passé romain, du passé médiéval, du passé d'hier. Maîtres de ses destinées en Europe, dans la Méditerranée, au delà des mers, à l'égal de n'importe quelle autre nation, il portera au loin la paix romaine. Une paix nouvelle, non celle imposée par les armes au prix des violences fratricides des temps périmés, mais celle d'une civilisation fraternelle, organisant la terre affranchie de l'esclavage des masses ouvrières; une civilisation faite essentiellement de justice et de solidarité. Tel est le fond du "mussolinisme" qui, aujourd'hui, se substitue au "fascisme" primitif, parfois entraîné au-delà de son chef victorieux.
De celui-ci, de sa politique et de ses actes, je n'ai voulu rapporter que des traits indispensables à une esquisse de ce qu'il est et de sa formation.
En causant avec lui, j'ai cherché à démêler par quoi il est réellement attractif. Prédestiné? Nul doute. Sympathique? Assurément. Apôtre? Sans conteste. Journaliste, orateur, poète, artiste, musicien? C'est certain. Mais ce n'est pas là le secret du secret de son prestige sur les âmes. Je le regardais attentivement. Nous étions près l'un de l'autre, arrêtés sur le pavé de marbre de ce grandiose salon du palais Chigi où, dans un angle, est placée sa table de travail. A côté de nous, une énorme sphère marquait le centre de ce lieu seigneurial. Presque visage contre visage, il me parlait simplement, sans geste, d'une voix calme et d'un beau timbre. Bien pris, solide, d'une taille moyenne, vêtu sans recherche, il offrait en plein à l'éclairage d'un lustre sa figure devenue populaire, où les joues et le menton restent bleuâtres, en dépit du rasoir. On connait son modelé à l' antique. On y retrouve les puissants reliefs de l'énergie romaine. Je devinais, sous le front vaste, l'audace des vues profondes. Son oeil, d'une teinte de chataîgne dorée, à la pupille très noire, fixait le mien. Et je fus frappé de sa douceur infinie. On a beaucoup parlé de son éclat dans l'action. Au repos, il est merveilleux de bonté. Toute la face, tout l'homme, du reste, s'il est en confiance, exprime un besoin d'aimer, une affectueuse expansion. C'est par là que l'on est touché, séduit, conquis. Il aime ses semblables, il aime sa patrie, il aime l'humanité. Il aime, enfin! Et, par l'amour et pour l'amour, il a vécu, il vit, il a voulu être le duce, puis édifier une forte et magnanime Italie.