Le premier coup de griffe de Mokobé est Une nuit de flammes, un rap composé avec son amie Mélanie Georgiades, dite Diam's, également rappeuse, championne des ventes françaises de disques en 2006. La chanson, qui paraîtra le 11 juin sur Mon Afrique, nouvel album solo très panafricain du jeune Français, est dédiée à "Mamadou, Awa, Fanta, Mara, Gagni, Habi, Maimouna, Ada et Médina, Fatou, Mangalé, Lassiné, Vamory, Madame Cissé, Nyamé, Mamadou, Madame Touré", victimes de l'incendie d'un immeuble insalubre du boulevard Vincent-Auriol dans le 13e arrondissement de Paris, qui fit dans la nuit du 25 au 26 août 2005 dix-sept morts, dont quatorze enfants, tous d'origine africaine.
Nicolas Sarkozy, alors ministre de l'intérieur, fait au lendemain du drame une déclaration hasardeuse : "La difficulté, c'est que tout un tas de gens, qui n'ont pas de papiers pour certains, s'amassent à Paris, (et) qu'il n'y a pas de conditions pour les loger." Or les habitants de l'immeuble, géré par une association caritative, sont des Français d'origine malienne en attente, pour certains, d'un logement social depuis plus de dix ans.
"LE GOUVERNEMENT ÉTAIT MUET"
"Cette nuit-là, j'étais à Vitry, chez moi, explique Mokobé Traoré, grand gaillard volubile né à Saint-Maurice (Val-de-Marne) en 1976, de parents originaires de Kayes, au Mali. On m'a téléphoné, des enfants venaient de brûler vifs. J'étais choqué, dégoûté. Il y avait eu des alertes, il y avait eu des constats, on savait que trois millions de mal-logés vivaient en France, et pas que des Africains, bien sûr. Là, il y avait un drame terrible, et le gouvernement était muet, statique." Mokobé fonce au gymnase Kellermann où sont rassemblés les survivants. Ils y sont encore le 29 août, quand sept Ivoiriens périssent dans le feu qui consume un squat de la rue du Roi-Doré dans le Marais. Commencée le 15 avril 2005, avec la mort de vingt-cinq ressortissants étrangers dans l'incendie de l'hôtel de transit Paris-Opéra, la série noire du feu se poursuit.
La chanson Une nuit de flammes se termine sur ces mots : "Où en est l'enquête ?" Nulle part, malgré l'ouverture presque immédiate par le parquet de Paris d'une information judiciaire pour "destruction volontaire par l'effet d'un incendie ayant entraîné la mort d'autrui", accréditant la thèse de l'incendie criminel.
Egalement choquée, Diam's, la rappeuse des "meufs de la banlieue", 27 ans, mère française, père chypriote, croise le 113, qu'elle admire, et Mokobé. "Mélanie, qui est une soeur, une amie, et moi, qui suis un représentant de la communauté africaine, et elle qui ne l'est pas, nous avons écrit ensemble Une nuit de flammes", raconte le jeune homme. Et tant mieux si cela dément l'idée que le rap est une musique communautaire.
"Ce qui est important, c'est de construire une France moderne, c'est-à-dire qui vive dans la mixité, comme on le voit dans les concerts rap, poursuit Mokobé. Moi, je veux pouvoir aller acheter ma baguette chez un boulanger franco-français, boire mon café chez le Portugais, acheter ma viande dans une boucherie algérienne, mon journal dans un bar PMU tenu par un Chinois. Personne n'a de problème avec la France, mais bien avec les idées de certains de ses gouvernants, aussi ingrats envers les tirailleurs sénégalais qu'avec les maçons portugais, aveugles face aux désespérés économiques qui essaient d'atteindre les côtes espagnoles en bateau." Mokobé et Diam's ne sont pas les seuls à commenter le drame. Autre représentant important du rap français, Stomy Bugsy (Gilles Duarte, fils de Cap-Verdiens né à Paris en 1972), ex-membre du célèbre Ministère A.M.E.R. (tout comme Doc Gynéco), s'apprête à publier le 11 juin Rimes passionnelles, un album qui contient un titre du même acabit, intitulé Personne n'en parle.
Stomy Bugsy y reprend une déclaration en forme de J'accuse qu'il avait lue à "Tout le monde en parle", l'émission sur France 2 de Thierry Ardisson, en septembre 2005 : "Dans un pays comme la France, des familles nombreuses vivent entassées dans des pièces insalubres, minuscules, avec des cafards, des rats, des souris... J'accuse les propriétaires et les agences immobilières de ne pas vouloir louer leurs appartements aux Africains et aux immigrés en général. J'accuse l'Etat de fermer les yeux sur ces réalités. Mais, quoi qu'il en soit, même les yeux bandés et les oreilles bouchées, rien ne pourra vous empêcher de sentir l'odeur des corps calcinés."
Toujours en réaction aux incendies, s'était créé en 2006, à la date anniversaire de l'incendie de l'Hôtel Paris-Opéra, un collectif d'artistes, Frères de cendres, avec des rappeurs (dont le 113, La Brigade ou Stomy Bugsy), des acteurs (Gérard Lanvin), des personnalités (Yannick Noah, Bruno Solo), des musiciens africains (Manu Dibango, Amadou et Mariam). Un morceau et une compilation du même nom sont publiés.
Dans le collimateur des auteurs, toujours l'indifférence et les jugements à l'emporte-pièce. "On a mis cela sur le dos de la polygamie, par exemple ; c'est une imbécillité qui sert à masquer ses responsabilités, insiste Mokobé, fils d'un agent de maîtrise de la société Fernand Nathan, et à ce titre, obligé à la lecture intensive, "tout, les cahiers de vacances, tout ce que mon père ramenait à la maison".
MOBILISATION
Interpeller, rappeler ce qui s'est passé : cette attitude donne la mesure de la mobilisation d'une communauté rap qui s'était pourtant faite étrangement discrète entre les deux tours du scrutin présidentiel, peu convaincue qu'elle est des bienfaits du socialisme français. Avant la présidentielle, le collectif Devoir de mémoire, mené entre autres par Joey Starr (ex-NTM), Diam's et Djamel Debbouze avait poussé les jeunes des banlieues à s'inscrire sur les listes électorales et à voter.
Allant plus loin, le rappeur Rost et son association Banlieues actives proposaient sur le Net un Guide du votant, barré du slogan "Cette France, c'est aussi la nôtre". Bien que ne pouvant pas voter car de nationalité togolaise, Rost a fait le tour des candidats, Jean-Marie Le Pen compris. Sa venue, en observateur critique, au siège du Front national à Saint-Cloud en février 2007 a fait couler beaucoup d'encre dans la communauté rap.
Joey Starr ne l'a pas digéré, qui le dénonce en scène presque aussi vertement qu'il apostrophe Doc Gynéco, "la lavette" qui a rejoint les rangs sarkozystes dès le début de la campagne. Pour ressouder les rangs, mieux vaut revenir sur les enquêtes toujours en plan comme celle du boulevard Vincent-Auriol.
"Si c'est comme ça que le gouvernement règle ses problèmes, dit Stomy Bugsy, qu'il ne s'étonne pas de se voir cracher à la face dans les quartiers sensibles."
Véronique Mortaigne
Article paru dans l'édition du 17.05.07. Elections 2007 : Le Monde