harkis / Pas de paix pour les enfants des braves
Publié : 11/10/2010 - 16:56
harkis / Pas de paix pour les enfants des braves
En Algérie, les enfants de harkis restent les otages des calculs politiques du régime.
Robert Masson, auteur d'un livre intitulé Tibhirine, les veilleurs de l'Atlas, y rapporte une information qu'on ne trouve pas dans le film Des hommes et des dieux : le chef du groupe islamiste armé qui investit le monastère pendant la nuit de Noël 1993, était un fils de harki.
Il ne s'agit pas là d'un cas isolé : selon les services de renseignement algériens, environ 300 fils de harkis adhérèrent au Front islamique du salut (FIS) et plusieurs furent élus lors des élections municipales de 1990, premières élections libres organisées en Algérie, qui furent remportées par ce parti : le FIS gagna 953 communes sur 1539 et 32 wilayas (provinces) sur 48. Après les législatives de décembre 1991, qui lui donnèrent 188 sièges sur 231, contre 15 seulement au FLN, le processus électoral fut cassé par le président Chadli Bendjedid, aux applaudissements de tout ce que la France compte de défenseurs ordinaires de la démocratie. Le FIS fut dissout, ses militants emprisonnés ou déportés, et ceux qui échappèrent aux arrestations s'engagèrent dans la lutte armée. L'un des premiers chefs des Groupes islamiques armés (GIA), Sayeh Attia, dans la région de Médéa, était également fils de harki.
Rappelons que pendant la guerre d'Algérie, les harkis (membres des harkas, des groupes d'autodéfense, des groupes mobiles de sécurité et mokhaznis) furent environ 160 000, sans compter les 65 000 militaires d'active et les appelés. Le FLN, pour sa part, n'a jamais compté plus de 60 000 combattants. Le colonel Abd-EI-Aziz Méliani, dont le père fut assassiné par les fellaghas, estime qu'avec leurs familles, les musulmans engagés sous le drapeau français représentaient 1 600 000 personnes. Par la volonté du général de Gaulle et sur ordre de ses ministres, les harkis furent désarmés et abandonnés à leurs adversaires en 1962 (des ordres furent donnés pour empêcher d'agir et sanctionner les officiers français qui tentaient de rapatrier leurs hommes vers la métropole). Des dizaines de milliers d'entre eux, ainsi parfois que leurs femmes et leurs enfants, furent massacrés dans d'abominables supplices ; le colonel Méliani estime leur nombre à 150 000, et Maurice Faivre, dans Les Archives inédites de la politique algérienne, entre 60 000 et 80 000.
Leurs enfants - ceux qui échappèrent à la tuerie - furent traités en parias, pointés du doigt, empêchés de poursuivre des études... Ceux d'entre eux qui rejoignirent par la suite le FIS ou le GIA, rendirent d'une certaine façon service au régime, qui put ainsi assimiler les terroristes aux harkis.
« Une des causes aggravantes de la crise algérienne »
Avant le référendum organisé en septembre 2009 sur la Charte sur la paix et la réconciliation nationale, le président Bouteflika admit pourtant que « Le traitement du dossier des familles des harkis après l'indépendance est l'une des plus graves erreurs commises dans le passé. Nous avons commis des erreurs à l'encontre des familles et des proches des harkis et nous n'avons pas fait preuve de sagesse. Nous avons suscité en eux un sentiment de haine et de rancœur, portant ainsi un préjudice au pays ». Il estimait qu'il s'agissait là de « l'une des causes aggravantes de la crise algérienne » et en profitait, alors que des milliers de jeunes Algériens rêvaient de visas pour la France, pour affecter de tendre la main aux enfants de harkis résidant en France : « Je dois dire que les fils de harkis ne sont pas responsables des actes de leurs parents. S'ils veulent regagner la patrie, ils peuvent prétendre devenir Algériens à part entière, ils sont les bienvenus sur la base de l'égalité de droits et de devoirs... » Cette proposition, si d'aventure elle avait tenté quiconque, fut complétée quelques jours après par le ministre de l'Agriculture, Saïd Barkat : « ils seront les bienvenus à condition qu'ils reconnaissent de facto les crimes de leurs parents »... Avant les législatives de 2007 furent en outre publiées les circulaires d'application d'une loi de 1999, interdisant à un enfant de harki d'occuper un poste dans les institutions de l'État Miloud Chorfi, porte-parole du Rassemblement national démocratique, précisa dans la presse que pour être candidat aux élections, il fallait « n'être pas issu d'une famille contre laquelle à été retenue l'accusation d'avoir été « harki » pendant la période coloniale ».
Et en février 2010 encore, un arrêté interministériel interdit de facto aux harkis, à leurs enfants et aux militants du FIS dissous de se porter candidats aux élections désignant les membres du Conseil consultatif de la Communauté algérienne établie à l'Etranger. Un demi siècle après la signature des accords d'Evian, la paix se fait décidément attendre pour les enfants des braves
Hervé Bizier
Robert Masson, Tibhirine, les veilleurs de l'Atlas, éditions Cerf/Saint-Augustin, 1997. Abd-El-Aziz Méliani, Le Drame des harkis Perrin, 1993
Maurice Faivre, Les Archives inédites de la politique algérienne, 1958-1962, L'Harmattan, 2000
Annexe :
La pauvreté malgré le pétrole
Lors d'un débat qui l'opposait au communiste André Lajoinie, voilà déjà plus de deux décennies. Jean-Marie Le Pen avait demandé à celui-ci : « Savez-vous, M. Lajoinie, ce qu'il arriverait si le communisme prenait le pouvoir au Sahara ? On manquerait de sable ! » l'Algérie du FLN a été marquée dès l'origine par le marxisme, dont elle est partiellement revenue, et par la corruption. Aujourd'hui, elle ne manque pas de pétrole, mais cette richesse prodigieuse sur laquelle elle est assise, legs de l'odieux colonisateur français, lui permet pourtant à peine de nourrir sa population.
Le taux d'inflation en Algérie a atteint 5,7 % en 2009, contre 4 % en 2008. Encore s'agit-il des chiffres officiels, qui ne coïncide pas toujours, tant s'en faut, avec ceux du FMI ...
L'Office national des statistiques faisait état l'an dernier d'une explosion des prix des produits de consommation courante, en particulier dans l'alimentation.
Le poisson frais avait augmenté de 46,4 %, le poulet de 34,7 %, les œufs de 24,7, le mouton de 23,4 %, les légumes de 14 %, le sucre de 13 %, les fruits de 9,4 % ...
Parmi les produits de consommation les plus courants, la sardine, « autrefois viande du pauvre » notait un journaliste algérien, se vendait à plus de 250 dinars le kilo, la tomate et les petits pois à plus de 80 dinars le kilo, la pomme de terre à 65 dinars ...
Or les salaires, en Algérie, sont parmi les plus bas du Maghreb. Le salaire minimum mensuel, qui s'élevait en 2009 à 1 1 250 dinars (soit 105 euros) a été relevé le 1er janvier 2010 de 25 %,à 15000 dinars (140 euros).
Mais l'inflation a continué de progresser, augmentant encore de 5,4 % entre juin 2009 et juin 2010. Les produits alimentaires agricoles ont encore pris + 6,12 %, les produits alimentaires industriels + 6,75 %, le sucre + 42,27 %, les fruits frais + 40,63 %, le poisson + 16,79 %... Seuls le poulet, les œufs et la pomme de terre ont baissé.
Tout cela, soulignait le journaliste cité plus haut, « en dépit de recettes d'hydrocarbures record et d'un matelas de devises de plus de 150 milliards de dollars. »
H. B. monde & vie. 11 octobre 2010.
En Algérie, les enfants de harkis restent les otages des calculs politiques du régime.
Robert Masson, auteur d'un livre intitulé Tibhirine, les veilleurs de l'Atlas, y rapporte une information qu'on ne trouve pas dans le film Des hommes et des dieux : le chef du groupe islamiste armé qui investit le monastère pendant la nuit de Noël 1993, était un fils de harki.
Il ne s'agit pas là d'un cas isolé : selon les services de renseignement algériens, environ 300 fils de harkis adhérèrent au Front islamique du salut (FIS) et plusieurs furent élus lors des élections municipales de 1990, premières élections libres organisées en Algérie, qui furent remportées par ce parti : le FIS gagna 953 communes sur 1539 et 32 wilayas (provinces) sur 48. Après les législatives de décembre 1991, qui lui donnèrent 188 sièges sur 231, contre 15 seulement au FLN, le processus électoral fut cassé par le président Chadli Bendjedid, aux applaudissements de tout ce que la France compte de défenseurs ordinaires de la démocratie. Le FIS fut dissout, ses militants emprisonnés ou déportés, et ceux qui échappèrent aux arrestations s'engagèrent dans la lutte armée. L'un des premiers chefs des Groupes islamiques armés (GIA), Sayeh Attia, dans la région de Médéa, était également fils de harki.
Rappelons que pendant la guerre d'Algérie, les harkis (membres des harkas, des groupes d'autodéfense, des groupes mobiles de sécurité et mokhaznis) furent environ 160 000, sans compter les 65 000 militaires d'active et les appelés. Le FLN, pour sa part, n'a jamais compté plus de 60 000 combattants. Le colonel Abd-EI-Aziz Méliani, dont le père fut assassiné par les fellaghas, estime qu'avec leurs familles, les musulmans engagés sous le drapeau français représentaient 1 600 000 personnes. Par la volonté du général de Gaulle et sur ordre de ses ministres, les harkis furent désarmés et abandonnés à leurs adversaires en 1962 (des ordres furent donnés pour empêcher d'agir et sanctionner les officiers français qui tentaient de rapatrier leurs hommes vers la métropole). Des dizaines de milliers d'entre eux, ainsi parfois que leurs femmes et leurs enfants, furent massacrés dans d'abominables supplices ; le colonel Méliani estime leur nombre à 150 000, et Maurice Faivre, dans Les Archives inédites de la politique algérienne, entre 60 000 et 80 000.
Leurs enfants - ceux qui échappèrent à la tuerie - furent traités en parias, pointés du doigt, empêchés de poursuivre des études... Ceux d'entre eux qui rejoignirent par la suite le FIS ou le GIA, rendirent d'une certaine façon service au régime, qui put ainsi assimiler les terroristes aux harkis.
« Une des causes aggravantes de la crise algérienne »
Avant le référendum organisé en septembre 2009 sur la Charte sur la paix et la réconciliation nationale, le président Bouteflika admit pourtant que « Le traitement du dossier des familles des harkis après l'indépendance est l'une des plus graves erreurs commises dans le passé. Nous avons commis des erreurs à l'encontre des familles et des proches des harkis et nous n'avons pas fait preuve de sagesse. Nous avons suscité en eux un sentiment de haine et de rancœur, portant ainsi un préjudice au pays ». Il estimait qu'il s'agissait là de « l'une des causes aggravantes de la crise algérienne » et en profitait, alors que des milliers de jeunes Algériens rêvaient de visas pour la France, pour affecter de tendre la main aux enfants de harkis résidant en France : « Je dois dire que les fils de harkis ne sont pas responsables des actes de leurs parents. S'ils veulent regagner la patrie, ils peuvent prétendre devenir Algériens à part entière, ils sont les bienvenus sur la base de l'égalité de droits et de devoirs... » Cette proposition, si d'aventure elle avait tenté quiconque, fut complétée quelques jours après par le ministre de l'Agriculture, Saïd Barkat : « ils seront les bienvenus à condition qu'ils reconnaissent de facto les crimes de leurs parents »... Avant les législatives de 2007 furent en outre publiées les circulaires d'application d'une loi de 1999, interdisant à un enfant de harki d'occuper un poste dans les institutions de l'État Miloud Chorfi, porte-parole du Rassemblement national démocratique, précisa dans la presse que pour être candidat aux élections, il fallait « n'être pas issu d'une famille contre laquelle à été retenue l'accusation d'avoir été « harki » pendant la période coloniale ».
Et en février 2010 encore, un arrêté interministériel interdit de facto aux harkis, à leurs enfants et aux militants du FIS dissous de se porter candidats aux élections désignant les membres du Conseil consultatif de la Communauté algérienne établie à l'Etranger. Un demi siècle après la signature des accords d'Evian, la paix se fait décidément attendre pour les enfants des braves
Hervé Bizier
Robert Masson, Tibhirine, les veilleurs de l'Atlas, éditions Cerf/Saint-Augustin, 1997. Abd-El-Aziz Méliani, Le Drame des harkis Perrin, 1993
Maurice Faivre, Les Archives inédites de la politique algérienne, 1958-1962, L'Harmattan, 2000
Annexe :
La pauvreté malgré le pétrole
Lors d'un débat qui l'opposait au communiste André Lajoinie, voilà déjà plus de deux décennies. Jean-Marie Le Pen avait demandé à celui-ci : « Savez-vous, M. Lajoinie, ce qu'il arriverait si le communisme prenait le pouvoir au Sahara ? On manquerait de sable ! » l'Algérie du FLN a été marquée dès l'origine par le marxisme, dont elle est partiellement revenue, et par la corruption. Aujourd'hui, elle ne manque pas de pétrole, mais cette richesse prodigieuse sur laquelle elle est assise, legs de l'odieux colonisateur français, lui permet pourtant à peine de nourrir sa population.
Le taux d'inflation en Algérie a atteint 5,7 % en 2009, contre 4 % en 2008. Encore s'agit-il des chiffres officiels, qui ne coïncide pas toujours, tant s'en faut, avec ceux du FMI ...
L'Office national des statistiques faisait état l'an dernier d'une explosion des prix des produits de consommation courante, en particulier dans l'alimentation.
Le poisson frais avait augmenté de 46,4 %, le poulet de 34,7 %, les œufs de 24,7, le mouton de 23,4 %, les légumes de 14 %, le sucre de 13 %, les fruits de 9,4 % ...
Parmi les produits de consommation les plus courants, la sardine, « autrefois viande du pauvre » notait un journaliste algérien, se vendait à plus de 250 dinars le kilo, la tomate et les petits pois à plus de 80 dinars le kilo, la pomme de terre à 65 dinars ...
Or les salaires, en Algérie, sont parmi les plus bas du Maghreb. Le salaire minimum mensuel, qui s'élevait en 2009 à 1 1 250 dinars (soit 105 euros) a été relevé le 1er janvier 2010 de 25 %,à 15000 dinars (140 euros).
Mais l'inflation a continué de progresser, augmentant encore de 5,4 % entre juin 2009 et juin 2010. Les produits alimentaires agricoles ont encore pris + 6,12 %, les produits alimentaires industriels + 6,75 %, le sucre + 42,27 %, les fruits frais + 40,63 %, le poisson + 16,79 %... Seuls le poulet, les œufs et la pomme de terre ont baissé.
Tout cela, soulignait le journaliste cité plus haut, « en dépit de recettes d'hydrocarbures record et d'un matelas de devises de plus de 150 milliards de dollars. »
H. B. monde & vie. 11 octobre 2010.