HÉLIE DENOIX DE SAINT MARC:i
Publié : 27/07/2007 - 22:31
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Le Choc : Mon commandant, pour quelles raisons êtes-vous devenu un officier rebelle?
Commandant de Saint-Marc : Pour le comprendre, il faut survoler très rapidement l'histoire de notre génération de soldats : la défaite de l'armée française en 1940, l'Occupation et le choix pour beaucoup de militaires entre deux logiques, ce que l'on croit être l'honneur, ce qu'est l'obéissance, etc. Puis il y a eu l'Indochine, les combats que nous avons menés, les populations qui nous ont fait confiance, et que nous avons abandonnées, comme les partisans que j'avais engagés et commandés à la frontière de Chine. Je garde l'image de ces hommes et de ces femmes, qui s'agrippaient à nos camions, sur les mains desquels nous donnions des coups de crosse, et qui tombaient dans la poussière de la route ... La plupart des officiers qui avaient des responsabilités en Algérie, avaient eu cette amère, dramatique, tragique expérience de l'Indochine, et je crois que c'est cette espèce de lumière jaune qui nous éclairait.
En Algérie, nous avons été engagés dans une grande action de séduction des populations : j'ai passé des nuits entières à essayer de persuader les hommes de ce pays de s'engager à notre côté; je me suis rendu dans les villages les plus reculés et j'ai dit à ces gens-là, perdus au fond des montagnes, que nous ne les abandonnerions jamais. Fin 1960, le général de Gaulle, venu nous visiter, nous a dit en nous regardant dans les yeux: « Moi vivant, jamais le drapeau FLN ne flottera sur Alger. Jamais je ne traiterai avec ces gens-là. » Parallèlement, le pouvoir politique tentait de négocier avec les instances supérieures de la rebellion à Tunis ...
Dans quelles conditions avez-vous rallié le général Challe ?
Lorsqu'en avril 1961, alors que je commandais le 1er REP en l'absence du colonel, un ami m'a dit: « Le général Challe est clandestinement à Alger, et souhaite vous voir. » J'ai ressenti cette espèce de crispation que j'éprouvais au début des combats, et je me suis rendu à la convocation du général, en sachant ce qui allait m'être proposé. Il m'a dit: « Saint-Marc, je vais vous demander quelque chose de terrible. Dans quelques heures, j'entreprends une action illégale contre le pouvoir politique de mon pays, parce que j'estime que ce pouvoir politique trahit l'armée, ce qui n'est peut-être pas grave, mais aussi les populations que nous avons engagées dans un destin français ou proche de la France, et je voudrais savoir si vous êtes avec moi ou contre moi. » Il y a eu un silence assez lourd, puis je lui ai répondu : « Mon général, je suis à vos ordres. Le 1er REP me suivra. » En quelques secondes, j'étais devenu un officier rebelle, passible de douze balles dans la peau dans les fossés du fort de Vincennes. Et, ce qui était plus grave, j'engageais derrière moi 900 officiers, sous-officiers et légionnaires.
L'affaire d'avril 61 était-elle l'aboutissement d'un complot?
Je l'ignorais à l'époque, mais j'ai su plus tard, parce que j'ai eu le temps d'en parler pendant cinq années passées en prison, qu'il y a eu en effet un complot, organisé, à Paris, par un certain nombre d'officiers, un certain nombre d'hommes qui avaient préparé l'action clandestine.
À quoi attribuez-vous l'échec du putsch ?
À la conjugaison de plusieurs effets. En premier lieu, certains chefs militaires, qui avaient promis leur soutien au général Challe, se sont défaussés. Ensuite il y a la manière dont fut travaillée une certaine partie du contingent, cause souvent avancée, mais dont il ne faut pas surestimer l'importance. Enfin, très rapidement, un certain nombre de cadres de l'almée se sont rendus compte que la métropole était hostile au putsch. Par ailleurs, il ne faut pas oublier qu'en 1961 les gens avaient tous en tète l'exemple de mai 58, alors que le contexte et l'état des esprits, en métropole comme dans l'armée, avait changé, ce qui explique peut-être aussi l'échec du putsch. Mais je crois qu'il aurait pu réussir.
Quel était l'état d'esprit des officiers rebelles au cours des différentes phases du putsch?
Je vous répondrai avec prudence, puisqu'il est toujours délicat de rendre compte de la pensée d'autrui. Je pense que la majorité des officiers étaient « sentimentalement » favorables au putsch : le 1" REP était un régi. ment qui avait beaucoup donné et ses cadres étaient traumatisés par l'idée qu'une victoire sur le terrain puisse déboucher sur une capitulation diplomatique en rase campagne.
Beaucoup, lorsqu'ils m'ont donné leur accord, étaient probablement inquiets : nous étions des officiers révoltés, mais pas des officiers révolutionnaires. Leur inquiétude a cru rapidement lorsqu'ils se sont aperçus que l'armée ne basculait pas dans le putsch brutalement. En outre, alors qu'au début notre action était très dynamique, puisque nous avons occupé Alger, ils ont été astreints par la suite à des missions statiques: ils ont tourné en rond et ont très vite senti que ça n'allait pas. À ce moment-là, je crois que leur moral a été mis à rude épreuve, et je dois rendre hommage à la manière dont ils ont fait face, parce que j'ai ramené à Zéralda la dernière nuit, quand tout était consommé, un régiment qui se tenait.
Si le putsch avait réussi, qu'était-il prévu ensuite?
Je n'en sais rien; mais un tumulte brutal est parfois nécessaire pour modifier le cours des choses. Ensuite elles s'organisent, ou se désorganisent, en fonction des initiatives. Il y avait plusieurs solutions : faire pression sur de Gaulle; susciter à Paris - beaucoup y ont pensé - un mouvement parallèle qui fasse prendre conscience à l'opinion que ce qui allait se passer serait une page de honte pour la France; et peut-être, si toute l'armée avait pris position en Algérie, avec certainement beaucoup de sympathies en France et en Allemagne, y aurait-il eu des initiatives sur le plan politique, qui auraient pu aboutir et réussir. Mais on ne refait pas l'histoire ...
PROPOS RECUEILLIS PAR ÉRIC LETTY Le Choc du Mois. Avril 1993