François Gernelle : le micro-ordinateur, c'est lui !

La tribune de l'histoire.

François Gernelle : le micro-ordinateur, c'est lui !

Message non lupar Pat » 07/03/2010 - 19:52

C'est une histoire qui n'en finit pas de se répéter : l'invention est française, mais ce sont les Américains qui, l'ayant commercialisée, en assument la paternité. Ainsi en est-il du micro-ordinateur, comme jadis du cinéma. Avec un certain François Gernelle dans le rôle des frères Lumière...

Novembre 2007. François Gernelle nous reçoit dans son appartement du Chesnay, près de Versailles. Aux murs, des trophées de chasse ; des faisans, des gazelles, des buffles. Il aime tirer le gros gibier, en Afrique si possible. Une entêtante odeur de tabac à pipe flotte dans le salon ; le coin à alcools est fourni en liqueurs écossaises. Amateurs de politiquement correct s'abstenir. Jovial, détaché, François Gernelle répondra à toutes nos questions. Sans rien éluder. Sans rancoeur non plus.
Retour en arrière, nous sommes en 1972, François Gernelle, né en 1944, est un ancien du Conservatoire national des arts et métiers (Cnam). Plus bricoleur touche à tout qu'ingénieur formaté par les grandes écoles, il a commencé au bas de l'échelle, en 1968, dans la société Intertechnique. L'informatique n'en est encore qu'à ses balbutiements, les rares ordinateurs sont américains. C'est l'époque des cartes de carton perforé. Le PDP11, le « must » de l'époque, affiche quelques mètres cubes pour des performances singulièrement modestes.

Une invention va bientôt changer la donne : le premier microprocesseur, l'Intel 8008. Si, si, Intel, dont les réclames envahissent aujourd'hui encore les plages de publicité à la télévision et dans les magazines. « Avec ce microprocesseur, j'ai tout de suite pensé qu'il serait possible de construire un petit ordinateur, pas cher et peu encombrant. Je m'en suis immédiatement ouvert à mon patron de l'époque, celui d'Intertechnique. Lequel m'a évidemment pris pour un dangereux fantaisiste. Du coup, j'ai démissionné, non sans avoir pris copie de la notice technique de l'Intel 8008... »

Tout démarre par des pots de terre ...

1972, donc. François Gernelle se fait immédiatement embaucher dans une autre entreprise, R2E, fondée par André Truong, Français d'origine vietnamienne. L'un des clients de R2E n'est autre que l'INRA, Institut national de la recherche agronomique, alors sis à Versailles, le problème d'Alain Petrier, son directeur ? Analyser de manière fiable les fluctuations de l'hygrométrie des sols. Et les arroser en conséquence, en fonction des semences plantées et de la quantité d'eau nécessaire à leur bonne pousse. « Il faut savoir qu'à l'époque, en matière industrielle, les applications informatiques se limitent à l'ouverture automatique des portails pour pavillons de banlieue... Et que pour mesurer cette fameuse hygrométrie, on se contente souvent de peser un pot de terre sèche, puis un pot de terre après qu'il a plu. Fort de ma connaissance de l'Intel 8008, j'ai inventé un système de capteurs hygrométriques plus efficace et, surtout, beaucoup plus économique... » Et ça marche.

Ça marche d'autant mieux que cet ancêtre du micro-ordinateur que nous connaissons aujourd'hui coûte deux fois moins cher que son homologue américain de l'époque, le PDP8, d'une valeur de 45 000 francs et qui dispose seulement de 4 k octets de mémoire, soit une capacité presque un million de fois inférieure à celle qu'affiche, aujourd'hui, le plus modeste de nos micro-ordinateurs. Pour le même prix, François Gernelle assure, lui, l'écriture du programme informatique et son éventuelle remise à niveau. Et c'est ainsi que naît le premier micro-ordinateur - le PC, pour « Personal Computer » ( « ordinateur personnel » ), assureront, plus tard, les Américains ...

François Gernelle s'interrompt un moment pour s'en aller fouiller dans un placard, il en extrait la «bête», baptisée Micral N. A première vue, une sorte de grille-pain... « Ses applications en matière agricole m'ont tout de suite posé un gros problème, celui de l'étanchéité. D'où sa caisse d'acier, assez lourde, j'en conviens, mais nettement moins encombrante que celle de ses concurrents d'alors... »
Bref, si le bidule est aussitôt adapté par l'Inra, nous n'en sommes pas pour autant arrivés à nos ordinateurs contemporains. En fait, si : « Ce qui fonctionnait pour l'agriculture pouvait fonctionner pour mille autres domaines. Il suffisait de partir du microprocesseur américain pour ensuite en décliner toutes les utilisations possibles et imaginables, de la comptabilité aux guichets bancaires. » En mars 1973, François Gernelle dépose le brevet de son invention, ce micro-ordinateur, le Micral N, micral signifiant petit en argot.

« Nous avons été roulés sur toute la ligne »

Et c'est là que les ennuis commencent. « Ça, c'est bien la France ! Pour déposer un objet nouveau, il convient d'utiliser un mot déjà connu. Ayant forgé le néologisme de "micro-ordinateur", j'ignorais qu'il fallait préalablement enregistrer ce vocable à l'INPL... Je me demande comment a fait celui qui a déposé le brevet de l'hélicoptère, puisque le mot n'existait pas avant ! » Quoi qu'il en soit, le Micral N est un succès immédiat. Des dizaines de milliers d'unités s'écoulent de par le monde. A chaque nouveau modèle, François Gernelle perfectionne son système évolutif, ajoutant ici plus de mémoire, développant là ses programmes, améliorant partout ses applications potentielles. L'objet se vend alors 8 450 francs, soit, à 200 francs près, le prix d'une 2CV.

En 1978, François Gernelle est unanimement reconnu par ses pairs ; il a soutenu un doctorat d'informatique à l'université de Grenoble.
Le Micral est partout, aux péages autoroutiers, aux caisses enregistreuses de nombre de supermarchés. En 1981, la barre des dix mille unités vendues est franchie. Entre-temps, en 1976, Apple a sorti l'équivalent américain du Micral, le fameux Mac, lui aussi doté d'un écran, d'un clavier et d'un disque dur interne. Et IBM veille, laisser le petit «Frenchie» prendre le contrôle d'un marché qui, déjà, s'annonce plus que porteur ? Non.

L'année même où François Mitterrand s'installe à l'Élysée, le conglomérat franco-américain CII Honeywell-Bull acquiert R2E. André Truong, p-dg de cette entreprise, démissionne l'année qui suit, non sans s'être assuré de partir avec assez d'argent pour satisfaire aux éventuels caprices de ses vieux jours. François Gernelle se souvient : « En fait, nous avons été roulés sur toute la ligne. Bull a pris le contrôle de R2E juste histoire de l'achever. Le Micral menaçait la suprématie américaine et son futur Pc, pourtant conçu sur les brevets que j'avais déposés. Bull, le nouveau patron, aurait pu exiger ses royalties. Il y en avait pour des dizaines de millions de dollars. Au lieu de ça, ils se sont crus plus malins en abandonnant nos droits contre l'assurance de distribuer sous licence gratuite la prochaine génération d'ordinateurs d'IBM. Je n'avais jamais vu tel marché de dupes ! »

« Quand un buffle vous charge, c'est là qu'on vit pour de bon... »

Et ensuite ? La longue descente aux enfers d'Honeywell-Bull, « qui a coûté de véritables fortunes aux contribuables français », tient à préciser François Gernelle. Pourquoi ? Réponse de l'inventeur : « Bull était déjà dirigé par des technocrates. Pour finaliser nos essais nucléaires, il nous fallait des ordinateurs surpuissants, mais qui étaient alors bien au-delà de nos capacités technologiques. Mais ces énarques, au lieu de faire fructifier mes brevets, ce qui leur aurait assuré un pactole financier largement suffisant pour acquérir les deux ou trois ordinateurs américains dont nous avions besoin, ont jugé judicieux de croire que nous étions capables de faire aussi bien que les Américains en ce domaine. On connaît la suite. Honeywell-Bull est quasiment mort, tandis que le marché du micro-ordinateur est désormais dominé par les Etats-Unis, alors que nous étions les premiers sur ce secteur. Quel gâchis... »

Un gâchis d'autant plus grand qu'André Truong s'attribue ensuite la création du Micral, et qu'au terme de dizaines d'années de procédures judiciaires, François Gernelle a enfin fini par récupérer ses droits de paternité : le 10 décembre 2003, Claudine Haigneré, alors ministre déléguée à la Recherche et aux Nouvelles Technologies, le réhabilite enfin. « C'est un peu tard, mais pourquoi pas... L'Altair, rival de mon Micral, a été présenté en 1975, à Chicago, plus d'un an après mon invention. Il est vrai qu'en 1974, les Chinois, les Japonais et les Américains ne s'étaient pas privés, qui de le photographier sur toutes les coutures, qui de simplement l'acheter pour mieux le dépouiller et le copier... »

Amer ? Déçu ? Même pas : « Je me fous de la reconnaissance, car je sais bien que les Américains ne reconnaîtront jamais la prééminence de la Vieille Europe en matière informatique comme en tant d'autres domaines. Les frères Lumières ont inventé le cinéma. Mais ce sont les Américains qui ont créé Hollywood avant de le faire rayonner sur l'ensemble de la planète. Comprenez aussi qu'il s'agit d'un peuple sans histoire véritable, naturellement prompt à s'accaparer celle des autres. C'est une république de marchands et pour eux, celui qui vend plus que d'autres le même objet en devient le légitime propriétaire. C'est Claude François qui a écrit Comme d'habitude. Mais c'est Frank Sinatra qui a immortalisé cette chanson sous le titre de My Way. Allez ensuite expliquer à un Américain qui était Claude François ! »

L'écrivain Henri Lilen, auteur d'un passionnant essai Cinq inventions à l'origine de l'ère électronique (Vuibert), connaît bien François Gernelle. il confirme : « Il est arrivé à François Gernelle ce qui est arrivé à tant d'inventeurs de sa stature. Par exemple, ce sont les Français qui, avec l'aide de chercheurs allemands, enlevés après guerre, ont découvert le transistor. Il se trouve seulement qu'aujourd'hui, cette invention a été décrétée américaine... »
François Gernelle allume une nouvelle pipe. Son regard se promène sur ses trophées, tous passés entre les mains des taxidermistes les plus experts. « Il y a finalement plus important que ces histoires d'informatique. Quand un buffle vous charge et qu'on n'a le droit qu'à une seule balle pour le stopper, c'est là qu'on vit pour de bon. Quant au reste..
Avant de donner congé, il range soigneusement le dernier exemplaire de son Micral N. En fait, non, pas le dernier, ayant eu soin de faire don du prototype au Cnam. Peut-être pour l'édification des générations futures, juste histoire de leur signifier que si, en France, on a parfois été les premiers à avoir des idées, on aura décidément été trop souvent les derniers à les exploiter.
Jean Calmels Le Choc du Mois Décembre 2007
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Re: François Gernelle : le micro-ordinateur, c'est lui !

Message non lupar Miroir » 07/03/2010 - 20:21

Effectivement, j'ai toujours cru que l'inventeur du micro-ordinateur était André Truong. Il faut dire qu'on nous le rabâchait tellement, à l'époque... Serait-ce parce qu'il était franco-vietnamien? :scratch:
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Re: François Gernelle : le micro-ordinateur, c'est lui !

Message non lupar Prodeo » 07/03/2010 - 22:54

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Merci Pat et Le Choc du Mois de nous rappeler tout ce que nous devons à François Gernelle, ce talentueux trouveur qui change de nos habituels chercheurs.

:wink:
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Re: François Gernelle : le micro-ordinateur, c'est lui !

Message non lupar criquette92 » 07/03/2010 - 22:58

Miroir a écrit :Effectivement, j'ai toujours cru que l'inventeur du micro-ordinateur était André Truong. Il faut dire qu'on nous le rabâchait tellement, à l'époque... Serait-ce parce qu'il était franco-vietnamien? :scratch:


Qu'est-ce que ça à voir ?????????????????? :shock:

Si j'ai bien compris l'histoire, André Truong s'était associé à Gernelle.
Et la société étant dirigée par Truong, les médias ont fait un amalgame de plus. Simple erreur d'information.
Sur le coup, Gernelle, s'est fait rouler sur toute la ligne !
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Re: François Gernelle : le micro-ordinateur, c'est lui !

Message non lupar Prodeo » 07/03/2010 - 23:42

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Tu lis trop vite chère Criquette.
Du coup, tu en oublies la moitié en cours de route.

:lol:
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